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Je
vois mon rôle dans le cadre de cette publication, en
tant qu'historien du cinéma, comme consistant
principalement en la présentation de quelques matériaux:
des exemples instructifs de contre-information cinématographique,
depuis les années '20 jusqu'aux années '90. Vu le peu
de temps dont je dispose, je n'aborderai que des traits
de lumière et me limiterai au thème de la "représentation
du pouvoir". Il apparaîtra que beaucoup de
questions actuelles se sont déjà posées de la même
manière par le passé et nous verrons quelques-unes des
solutions apportées par des auteurs de cinéma.
Le
"film politique" est né dans la Russie de
la révolution entre 1919 et 1925, pensons aux films
d'Eisenstein, Poudovkine, etc. Mais dans le révolutionnement
du "non-fiction film" également, la poussée
décisive vint de Russie. Au cours des années vingt,
la gauche se montra de plus en plus fascinée par l'idée
que les médias techniques pouvaient saisir la réalité
de façon "documentaire", c'est-à-dire que
les films et les photos pouvaient revêtir le caractère
de documents et donc servir d'arguments dans la lutte
politique. Le modèle du "film russe" joue un rôle non négligeable dans la genèse de cette idée. L'accent
mis sur la responsabilité sociale et l'expérimentation
artistique dans le film documentaire russe fixa de nouvelles
normes, qui justifièrent également une nouvelle conceptualisation.
D'après les déclarations publiées dans la presse allemande,
on peut conclure que le concept du "film documentaire"
fait son entrée dans le vocabulaire spécialisé à la
fin des années '20, inspiré par les nouveaux exemples
soviétiques.
La cinématographie soviétique avait rompu avec les anciennes
formes - p.ex. le film culturel - pour réaliser
les nouvelles fonctions sociales du film. Les théoriciens,
comme Sergueï Tretjakov, parlaient d'un art "opératoire",
utile au mouvement social.
De
tels films documentaires, longs films d'auteurs, n'arrivèrent
dans les pays capitalistes qu'à la fin des années '20,
où ils servirent de "contre-information".
Le premier film documentaire important à être diffusé
en Allemagne fut Schankhaiskii
dokument (Le
Document de Shanghai, URSS, 1928) de Yakov Bliokh.
Il peut être considéré comme le prototype du film opératoire,
du film de contre-information. Il montre tout d'abord
le port de Shanghai et la vie dans les quartiers chinois
et européens. Le dur labeur des coolies, tirant de lourdes
charges, est contrasté avec l'oisiveté des propriétaires
européens et des élites chinoises: un coolie épuisé
épie à travers une clôture et voit la bourgeoisie européenne
s'amusant de baignades et de cocktails, les roues de
sa charrette deviennent les disques en mouvement des
danseurs oisifs, un énorme treuil à tambour actionné
par des coolies se transforme en un carrousel portant
des enfants européens qui rient, auquel succède le difficile
travail d'enfants chinois dans les filatures de soie
et les fabriques d'allumettes contaminées par le phosphore.
La ville est en effervescence, mais la machine militaire
européenne réprime les troubles. Les rues se remplissent
alors de révolutionnaires et les Européens se retranchent
dans leurs enclaves derrière des sacs de sable, font
prendre position aux navires de guerre, débarquer des
troupes régulières et des chars. En mars 1927, l'Armée
du Sud du Kuomintang, dirigée par Tchang Kaï-chek, prend
la ville, mais rompt juste après dans le sang avec les
communistes chinois qui étaient jusqu'alors ses alliés,
fait exécuter des prisonniers ligotés. À la fin du film,
Tchang Kaï-chek est ainsi stigmatisé et présenté comme
traître de la révolution chinoise.
Ce
film fait date en raison de la "découverte"
du montage parallèle à coloration politique, du regard
analytique de la caméra et de l'attitude politico-journalistique
manifeste. L'auteur insiste – en particulier grâce
au titre - sur le fait qu'il s'agit de "documents"
témoignant de pratiques d'oppression et d'exploitation.
La rupture avec le tableau idyllique qui caractérisait
jusqu'alors le film de voyage est claire et définitive,
comme le reconnurent également les contemporains dans
leurs critiques: "Le film culturel doit acquérir
une valeur documentaire. Celle-ci s'accompagnera cependant
toujours d'un arrière-goût politique." (Film
und Volk, no 1, novembre 1928, p. 4)
Le montage parallèle de Bliokh assemble des images qui
n'entretiennent pas, à strictement parler, de rapport
spatial ou temporel les unes aux autres, mais créent
celui-ci lors du montage seulement. C'est précisément
parce que le spectateur peut percevoir cela que le fait
qu'il s'agit d'une "interprétation" du monde
existant est mis en évidence, à savoir selon une optique
socialiste: un "déchiffrement communiste du visible".
La subtile différence entre la partialité (légitime)
et la propagande apparaît là où l'on peut percevoir,
derrière la description, la présence d'un homme qui
juge. Par le dévoilement de la propre stratégie de représentation,
l'objet perd de son authenticité mais la représentation
en gagne. L'authenticité n'est donc pas une qualité
non-intentionnelle des images ou un phénomène naturel
pré-existant, mais doit être comprise comme la forme
et le résultat de la représentation médiatique.
Il
est intéressant, en ce qui concerne la représentation
du pouvoir, que l'auteur ait fait oublier le rôle délicat
de l'Union soviétique, avec son soutien financier et
militaire à Tchang Kaï-chek, et ait transformé, par
l'évocation de la "traîtrise" de celui-ci,
la défaite effective en une victoire morale des travailleurs
communistes. Le noyau des contre-informations, à savoir
les pratiques d'exploitation et l'emploi brutal de la
violence, demeurait de toute façon intact et pouvait
être diffusé avec la plus grande netteté. L'écho formidable
du film, en particulier en Allemagne, en Angleterre
et en Amérique, en témoigna.
En
témoigne également un film opératoire important du mouvement
ouvrier allemand, 1.
Mai - Weltfeiertag der Arbeiterklasse (1er
mai – Journée mondiale de la classe ouvrière) de
Phil Jutzi (Allemagne, 1929), qui s'est aussi fait connaître
sous le titre de Blutmai
1929 (Mai
sanglant 1929). La scène centrale du film montre
une intervention brutale de la police à Berlin qui impose
l'interdiction de manifester le 1er mai.
Des brigades d'intervention motorisées et la police
montée dispersent les manifestants devant la centrale
du KPD sur la place Bülow (aujourd'hui: place Rosa Luxembourg).
Des gros plans montrent l'emploi de matraques en caoutchouc
et la chasse à des manifestants isolés. Des scènes de
violence nous font voir sans cesse des manifestants
en fuite, puis des arrestations et des barricades dressées
par les ouvriers. La partie suivante montre la situation
le 2 mai: même la presse bourgeoise s'indigne des 19
manifestants tués, chiffre qui s'élèvera encore d'un
tiers. Des photographies de presse insérées dans le
film montrent des chars d'assaut et des schupos armés,
la caméra se tourne le long des façades criblées d'impacts
de balles. Dans le quartier barricadé, la police patrouille
désormais partout et procède à des contrôles d'identité.
Le reportage se termine avec l'enterrement solennel
des morts et un discours enflammé de Thälmann. La grande
réunion de deuil présente un modèle dramaturgique -
approprié au média cinématographique - de transformation
de la défaite effective en une victoire politique.
Il
est remarquable que toute une troupe de caméramans communistes
ait été préparée aux émeutes et ait filmé les événements
depuis de multiples perspectives, surtout depuis les
toits. Ce film sur l'intervention brutale de la police,
dirigée par le social-démocrate Zörgiebel, illustra
pour de nombreuses personnes la disposition du SPD à
conclure des alliances contre les travailleurs et creusa
encore la scission entre les partis ouvriers. Les articles
dans la presse écrite et la clarté du film entraînèrent
la mise sur pied d'une commission d'enquête indépendante.
Blutmai 1929
doit par conséquent être considéré comme un des exemples
les plus réussis de l'utilisation opératoire des médias.
Il est intéressant de noter que le film sera également
projeté au cours de débats judiciaires ultérieurs, manifestement
comme quelque chose présentant le caractère d'un document:
"Chaque image est une accusation bouleversante",
écrivit la Rote Fahne (25/11/1931).
Ces
prises de vues spectaculaires seront citées sans cesse
par la suite, entre autres dans une édition spéciale
des actualités soviétiques Sojuskinojournal no 33 titrant Perwoje maja w Berline (URSS, 1929), dans le portrait critique de
l'Allemagne dressé par Vladimir Erofeev K
stschastliwoi gawani (Au
port heureux, URSS, 1930) et dans Free
Thaelmann d'Ivor Montagu (GB, 1935). Mais elles
apparaissent aussi dans les films national-socialistes
comme signes de l'instabilité de la République de Weimar,
p.ex. dans Blutendes
Deutschland de Johannes Häußler (Allemagne, 1933)
et Jahre der Entscheidung
de Hans Weidemann (Allemagne, 1937-39).
Pour
ce qui est de l'histoire de la contre-information cinématographique,
trois éléments se dessinent ici clairement: tout d'abord,
la préparation minutieuse aux actions (prévisibles)
des forces de police et le principe de la collectivité
(c.-à-d. de la multiplication des points de vue) lors
du tournage permettent la subversion des rapports de
pouvoir existants. Ensuite se pose le problème que la
plupart des images peuvent aussi être récupérées à tout
moment par l'adversaire politique. Comment peut-on filmer
de façon que l'image ne puisse être retournée par l'adversaire
comme on retourne des agents? Enfin, toute la conception
du film indique que le réalisateur et ses caméramans
ne font qu'un avec le mouvement communiste et le parti,
qu'ils ne les montrent pas de l'extérieur mais les représentent
directement.
Le
troisième exemple datant de la République de Weimar
est le film de Werner Hochbaum Zwei
Welten (Deux mondes, Allemagne,
1930), qui fut réalisé à l'occasion des élections du
Reichstag du 14 septembre 1930. Il s'agit sans aucun
doute d'un des films électoraux les plus intéressants
du SPD, entièrement basé – dans la tradition du Document
de Shanghai – sur un montage en contraste marqué
entre riches oisifs et prolétaires miséreux. Des joueuses
de tennis mondaines de la haute société s'exercent à
la conversation, tandis que, dans les rues, passe à
pas lourds une armée de chômeurs. Un joueur de golf
portant un monocle lève son verre à la santé de ses
camarades de sport, alors que les demandeurs d'emploi
font la queue à l'agence publique pour l'emploi. L'industriel
fortuné amateur de golf se fait reconduire chez lui
en calèche par le chauffeur, tandis qu'un des chômeurs
retourne à pied dans son triste logement d'arrière-cour.
D'autres casernes, sombres courettes d'immeubles, ruelles
étroites, réduits et maisons à colombages délabrées
défilent: les habitations du prolétariat. L'industriel
troque entre-temps ses vêtements contre un uniforme
nazi et rejoint au salon sa maîtresse qui s'ennuie.
Comme très souvent chez Hochbaum, l'essentiel est contenu
dans les prises de vues des détails, comme le passage
de la caméra sur le brassard à croix gammée. Rarement
un film avait-il décrit le lien étroit entre industriels
et fascistes de manière aussi concise et acérée.
Ce
qui est intéressant ici pour le principe de la contre-information
est la forme hybride du film, c.-à-d. le fait que les
observations documentaires sont entremêlées de scènes
jouées. Pour la représentation des gens de pouvoir,
beaucoup de situations peuvent difficilement être filmées
de manière documentaire, puisque l'accès est interdit
à l'équipe de tournage. En outre, le pouvoir est représenté
ici avec ironie, avec une subtile moquerie dissimulée
qui ridiculise l'adversaire politique sous l'apparence
au premier abord de l'assentiment du réalisateur. Le
changement de vêtements au passage va encore plus loin
et devient une image-pensée hautement politique. Par
l'emploi de l'ironie et de l'image-pensée s'ajoute un
méta-niveau: les images ne sont plus seulement lues
au premier niveau de signification.
Le
film de Chris Marker et François Reichenbach La
sixième face du Pentagone (France, 1968) relate
la marche sur le Pentagone le 21 octobre 1967, au cours
d'une manifestation contre la guerre du Vietnam. Dans
la phase cruciale de la manifestation, le cordon de
sécurité cède et une partie de la foule s'échappe vers
l'entrée du ministère de la Guerre. Les forces de police
se montrent alors dans toute leur dureté: sur les escaliers
du bâtiment, les étudiants sont accueillis et repoussés
par des coups de matraque. L'image des policiers assénant
des coups entre les colonnes de l'entrée du Pentagone
est exactement l'image que les manifestants souhaitaient
– comme l'analysa Hilmar Hoffmann à l'époque: "Il
ne s'agit pas de prendre d'assaut le Pentagone, mais
le symbole qu'il représente. Par le principe de la non-violence
avec laquelle les cent mille manifestants attirèrent
l'attention sur leur mouvement inspiré de l'élan révolutionnaire,
ils voulaient discréditer aux yeux du monde entier le
pouvoir légal, dont les représentants durent finalement
reconnaître, devant le pouvoir des impuissants, leur
propre impuissance face à un plébiscite hautement pacifique."[3]
Ce
qui est intéressant dans cette séquence, c'est que Marker
la reprend quelques années plus tard dans son film Le
fond de l'air est rouge (1977) et en étudie la fonction
politique: "On ne voit que quelques policiers,
et ils sont submergés par la masse. Celle-ci déchaîne
sa joie d'avoir franchi une frontière qu'absolument
personne ne cherchait à lui disputer. Et là, sur l'escalier,
l'ordre se rétablit alors, après une tentative qu'il
faut qualifier de symbolique de pénétrer à l'intérieur.
Les policiers avaient réellement peur, on n'aurait pas
dû les alarmer. J'ai filmé ces scènes à l'époque, et,
pour confronter le bluff avec le bluff, je les ai alors
présentées comme une victoire du mouvement. Mais quand
je regarde ces images aujourd'hui et que je les compare
avec les rapports des policiers, qui racontaient qu'ils
avaient eux-mêmes mis le feu à des commissariats en
mai 1968, je me demande alors si pas mal de nos victoires
des années '60 ne se trouvaient pas exactement à ce
même niveau."
Cette
analyse honnête et autocritique n'a toutefois été possible
qu'avec quelques années de recul. L'auteur du film remet
les images en question. L'image n'est plus nécessairement
un document sur une situation. Il y a des contextes
et des vérités qui - selon le moment historique – sont
mis en lumière ou éclipsés. L'auteur est devenu un combattant
solitaire. Il ne doit plus tenir compte de la raison
du parti ou des objectifs du mouvement. Il peut même
les critiquer quand il compare les "victoires des
années '60" qui ont été tant propagées avec les
sornettes de policiers pseudo-radicaux. Il semble s'agir
de contre-information politique, mais il s'agit en réalité
de bluff et de ruse, de feintes, d'attaques simulées
et de tromperie. Tout est devenu un peu ambigu, même
les images qui paraissaient si claires – ou devrais-je
dire justement
les images qui paraissaient si claires? La leçon de
Marker: rien n'est évident. Rien n'est simple.
Contrairement
au film de 1967/68, Le
fond de l'air est rouge est un film d'essai, comme
il en naît dans les périodes de crise politique surtout,
dans lequel les gens sont libérés de leurs anciennes
attaches. "Peut-être devrait-on dire: ‘période
d'intervalle', parce que l'optimisme rend si bête et
le pessimisme si immobile."
La séparation du politique et du privé, comme l'ont
encore maintenue de façon constante les films opératoires
du KPD des années '20, est sapée dans le film d'essai.
En
1977, Marker reprend entre autres des images qu'il avait
lui-même tournées auparavant, les commente à nouveau
avec le recul, met encore de la distance grâce à des
colorations simples et artificielles. En 1982, dans
Sans Soleil, le temps écoulé depuis le tournage est rendu perceptible
de façon encore plus radicale par le corps même des
images: les images de manifestations des années '60
organisées contre le projet de construction de l'aéroport
de Narita sont distanciées à l'aide d'un synthétiseur
d'images, inondées de couleurs changeantes, de sorte
que les contours deviennent flous, s'effilochent, se
déforment et maintiennent l'image dans un léger mouvement
constant. Les images de manifestants tendant sans cesse
le poing sont devenues conventionnelles en raison de
leur utilisation inflationniste au cours de la "contre-publicité"
(Gegenöffentlichkeit) des années '70, elles se sont rouillées. Il en
va de même des images si souvent diffusées des pilotes
kamikazes. C'est justement avec ces motifs traumatiques
que le procédé de Marker fonctionne particulièrement
bien. Dans son commentaire, il dit de ces images qu'elles
sont "moins mensongères", car elles ne veulent
être rien d'autre que des "images" et non
la forme depuis longtemps inaccessible et disparue d'une
réalité.
Pour
Marker, seul est sincère la perspective de l'instant
qui est montré comme tel. Le réservoir d'images stocké
sur les photos et les films, par contre, ne tient pas
le rythme de cette transcription du passé, puisqu'il
reste lié, par la précision de l'image, à l'apparition
de l'instant. Avec les images distanciées, Marker montre
la distance inévitable par rapport à l'événement immédiat,
que notre mémoire a entre-temps depuis longtemps adoptée
comme une opération de secours inconsciente: la dérive
des images. La représentation par Marker du pouvoir
et de l'impuissance des manifestants actuels au vu de
l'aéroport qui a depuis lors été construit est également
caractérisée par la souveraineté d'un esprit indépendant,
pour lequel le résultat du conflit n'est pas l'unique
critère: "La lutte avait échoué sur le plan concret.
En même temps, ils n'auraient pu obtenir tout ce qu'ils
avaient gagné en compréhension des événements et en
connaissance de soi par aucun autre moyen que la lutte."
En
Allemagne, les événements d'automne 1977 bouleversèrent
le scénario optimiste de la "Gegenöffentlichkeit"
tel que représenté par le mouvement de '68, "contre-publicité"
selon laquelle un cinéaste travaille pour un public
concret, comme intermédiaire au service d'une cause.
Ce n'est pas par hasard que le film d'essai collectif
Deutschland im
Herbst (L'Allemagne
en automne, Allemagne, 1978) marque la sensibilité
accrue pour la mise en scène de la réalité, entre l'enterrement
de Schleyer et celui des terroristes. Ce n'est pas par
hasard que la méfiance en ce que le langage officiel
désigne comme "la réalité" a son origine dans
l'"automne allemand". Ce n'est pas par hasard
que, depuis cette époque, a lieu au cinéma une revalorisation
croissante de l'auteur et de la forme cinématographique
subjective tendant vers le film d'essai. La retraite
dans une "publicité intérieure", qui a été
décrite comme une réaction à l'annonce des décès à Stammheim,
s'effectue sous les conditions de censure et de circulation
soudaine de l'information. La perplexité générale et
l'insécurité face aux représentations officielles et
non officielles font en sorte que l'on ne trouve plus
qu'en soi-même la sécurité, la tranquillité et le "rythme
de la recherche autodéterminée de la vérité".
Ce
n'est que dans ce contexte qu'il faut comprendre p.ex.
la critique sévère par Alexander Kluge de la symbolique
des images comme la transmet la télévision: parades,
rituels de politiciens, publicité mise en scène. Dans
le film collectif tourné par Kluge, Böll, Aust et Schlöndorff
Krieg und Frieden
(Guerre et paix,
Allemagne, 1982/83), les cinéastes développent des contre-stratégies,
p.ex. en filmant de tels événements "depuis la
marge". L'image de journal télévisé devenue conventionnelle
montrant un homme politique arrivant à l'aéroport, descendant
de l'avion et avançant sur un tapis rouge est montrée
ici depuis la marge des événements, dans l'optique du
personnel: des hélicoptères transportant de grandes
personnalités politiques européennes et américaines
atterrissent coup sur coup à un rythme rapide. Le film
se concentrant sur les auxiliaires qui déroulent à chaque
fois le tapis et qui subissent – tout comme les journalistes
présents – les tourbillons d'air, la mise en scène du
rituel devient évidente et est en même temps tournée
en dérision.
Un
procédé travaillant "depuis la marge" pose
donc le regard de la caméra sur la scène secondaire,
la retourne vraiment pour fixer p.ex. les photographes
de presse. Au moment où les caméras officielles de la
télévision publique se mettent à filmer, ces caméras
de la contre-information s'éteignent. Le centre classique,
la "partie principale", n'est pas filmé. Ce
qui précède et ce qui suit l'est par contre: les préparatifs,
le rangement, ce qui constitue justement la marge des
événements. Le commentaire fournit en outre des informations
documentées, comme par exemple le fait que l'atterrissage
des hélicoptères suit l'ordre du produit national brut
des chefs d'État. Aujourd'hui, la préparation (p.ex.
l'accréditation comme journaliste) et l'approfondissement
(la recherche ultérieure d'informations) sont devenus
indispensables à une contre-information réussie. L'époque
du simple accompagnement solidaire du mouvement social
appartient définitivement au passé.
Du
reste, les auteurs appliquent le même procédé aux images
conventionnalisées de manifestations. La manifestation
de grande envergure organisée par le mouvement pacifiste,
qui rassembla 300.000 participants à Bonn, est dépeinte
dans l'optique des "préposés aux toilettes".
Dans un hôtel de luxe voisin, plusieurs employés règlent
avec formalité l'accès aux toilettes pour les manifestants.
Les queues devant la porte en disent autant sur le succès
numérique de la manifestation que les plans d'ensemble
conventionnels montrant la place noire de manifestants
ou les communiqués concernant le nombre de participants.
Johan
van der Keuken, lui aussi, tourne du moins certains
passages "depuis la marge". Dans De
platte Jungle (La
Jungle plate, Pays-Bas, 1978), nous voyons et entendons
une discussion entre l'auteur du film, qui se trouve
derrière la caméra, et un syndicaliste qui cherche à
justifier l'expansion, néfaste pour la santé, de l'industrie
sur la côte. Pour ce qui est du principe de la contre-information,
on remarque tout d'abord que van der Keuken ne fait
pas simplement parler le syndicaliste, mais qu'il raisonne
avec lui, qu'il le harcèle véritablement de questions
difficiles ("Où est le socialisme dans tout ça,
quand on suit le patron de cette manière?"). Pour
une telle discussion argumentée, menée avec une grande
présence d'esprit, le cinéaste doit toutefois être bien
préparé et être en mesure de tenir tête à son interlocuteur.
Marcel Ophüls p.ex. maîtrise cela parfaitement; une
certaine souveraineté, une présence d'acteur et même
éventuellement physique sont bien sûr nécessaires.
Dans
le cas de van der Keuken, il est vrai que le syndicaliste
est le "pauvre type" qui répond de façon clairement
évasive face à la pression des questions mais qui est
en même temps, en tant que syndicaliste responsable,
une figure de pouvoir et un représentant d'une institution
importante (dont van der Keuken signale la tradition
et la responsabilité par une insertion et un panoramique
sur une affiche syndicale "90 années de lutte").
Après que le syndicaliste a été démasqué en tant qu'homme
de main du patronat dans une discussion qui a peut-être
duré cinq minutes, van der Keuken fait quelque chose
d'inattendu: il rajoute encore une minute dans laquelle
on voit le syndicaliste non pas dans sa fonction professionnelle,
mais comme personne privée chantant à haute voix pendant
le trajet en voiture, comme fils rendant visite une
fois par semaine à ses parents âgés qui vivent à la
campagne et nourrissant les poules avec eux. Cela aussi
appartient à un procédé travaillant "depuis la
marge": le centre représenté - le métier, la fonction
et le pouvoir de syndicaliste - est complété (au
moins pendant un instant) par les autres faces de la
personnalité. Van der Keuken n'affaiblit par là aucunement
son argumentation, mais il défend la personne.
Michael
Moore fait également montre de présence d'acteur, de
plaisanterie et d'esprit d'à-propos dans Roger
and me (1989), on l'a même qualifié de "stand-up
comedian politique". Dans son film, Moore essaie
de demander des explications à Roger Smith, le chef
de General Motors à l'époque, qui a supprimé 30.000
emplois à Flint, la ville natale de Moore. Bien entendu,
dans ce duel inégal entre David et Goliath, Moore est
toujours renvoyé. À la fin du film a toutefois lieu
une rencontre – réalisée par montage - entre le
patron du groupe et les victimes de sa décision: un
discours de Noël mielleux et plein de suffisance prononcé
devant les actionnaires est monté parallèlement à une
expulsion qui a lieu au même moment à Flint. La famille
de plusieurs personnes ne pouvait plus payer ses dettes
se montant à 150 $ et charge maintenant ses affaires
les unes après les autres sur une voiture. Si le procédé
du montage parallèle politique date du début du siècle
(avec le Document de Shanghai p.ex.), il est toutefois loin d'avoir fait son
temps.
Les
films de contre-information d'aujourd'hui se distinguent
par un large arsenal de moyens stylistiques: autocritique,
bluff, ironie, plaisanterie, le regard depuis la marge
sur les événements, la forme épistolaire, les formes
cinématographiques de dialogue.
Traduit
par Julie Bingen
Films
cités
Schankhaiskii
dokument
(Le Document de
Shanghai, URSS, 1928, 60') - Yakov Bliokh
Blutmai (Allemagne, 1929, 12') - Phil Jutzi
Zwei
Welten
(Allemagne, 1930, 15') - Werner Hochbaum
Le
fond de l'air est rouge
(France, 1977, 179') - Chris Marker
Sans
Soleil
(France, 1982, 100') - Chris Marker
Krieg
und Frieden
(Guerre et paix,
Allemagne, 1982/83, 107') - Kluge, Böll, Aust, Schlöndorff
De
platte Jungle (La
Jungle plate, Pays-Bas, 1978, 90') - Johan van der
Keuken
Roger
and me
(USA, 1989, 90') - Michael Moore
Der
Renegat Nr. 2
(Allemagne, 1995, 97') - Abbildungszentrum
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