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1.
Globalisation culturelle
Anthony Giddens fait partie des auteurs, qui, au début des années 90, introduisirent
la notion de globalisation.
En tant qu'un des intellectuels organiques de la "Troisième
Voie", il contribua au renforcement de cette "Politique
de Mondialisation" (Bourdieu), menant en contrepartie
à la formation d'un mouvement social transnational qui,
pour des raisons des plus variées, s'oppose aujourd'hui
à une globalisation s'annonçant sous le signe du néoliberalisme.
Pour certains, la globalisation en dehors de certains
domaines (tels que les marchés financiers) s'apparente
encore et toujours à un mythe ou du moins à un phénomène
moins impressionant que dans les années 1890 à 1914,
constituant, elles, l'époque du régime des normes d'or,
aussi qualifiée de "belle époque de la globalisation".
D'autres, croyant en la réalite de la globalisation,
n'y voient guère autre chose que l'expansion accelérée
de modèles des Etats-Unis d'Amérique ou de l'Occident.
La notion de globalisation connaît aujourd'hui des définitions très variées
mettant l'accent tantôt sur ses aspects matériels, culturels,
tantôt sur ses aspects se rapportant au temps ou à l'espace.
Font partie des éléments de telles définitions les notions
"d'action ou encore des effets de l'action sur
différentes distances géographiques", "la
compression espace-temps", "l'intégration
globale" et "l'interdépendence accelérée",
"le nouvel ordre des rapports de force interrégionaux"
et parfois aussi une "conscience croissante de
la condition globale".
Michael Hardt et Toni Negri tendent à une attitude "globaliste"
dans le sens d'une métathéorie de la globalisation
lorsqu'ils se réfèrent au principe de "irresistible
and irreversible globalization of economic and cultural
exchanges".
Tandis que Giddens ne voit rien d'autre que "la
globalisation culturelle"
derrière diverses dimensions institutionelles de la
globalisation - derrière l'économie mondiale capitaliste,
le système des Etats Nations, de l'ordre mondial millitaire
et de la division du travail international –, Hardt
et Negri, quant à eux, attribuent la régulation de l'échange
global à un nouveau pouvoir global, souverain –
l' Empire. L'Empire n'établit pas, d'après un
de leurs arguments-clé, un centre territorial du pouvoir
contrairement aux structures impérialistes d'antan:
"In contrast to imperialism, Empire establishes
no territorial center of power and does not rely on
fixed boundaries or barriers."
Se rattachant aux théories postmodernes, l'Empire se
comprend bien plus comme un appareil de domination décentralisé
et déterritorialisant.
Hardt et Negri n'attachent pas d'importance particulière à la sphère culturelle
ou encore au discours de la "globalisation culturelle".
Ce discours a fait surface dans l'esprit et le décor
de la reconnaissance du fait que chacun des domaines
sociaux (comme par exemple: l'économie, la politique,
l'écologie, la culture et l'art) se caractérise par
un modèle d'évolution spécifique qui n'est pas automatiquement
applicable aux autres domaines. Malcolm Waters affirme
par exemple que le domaine culturel, et la haute culture
en particulier, présentent des caractéristiques de la
globalisation bien plus perceptibles que celles de l'économie
et de la politique.
Dans le contexte de l'expansion de telles affirmations ainsi que d'autres
suppositions similaires liées aux thèses de déterritorialisation
et de décentralisation à grande échelle figurant dans
la littérature contemporaine en matière de science culturelle
et de théorie artistique, j'aimerais me tourner vers
les changements dans le champ artistique. Nombreux sont
ceux qui pensent que ce sous-champ culturel est caracterisé
par un degré de globalisation particulièrement élevé.
Ainsi, certains vont-ils aujourd'hui jusqu'à affirmer
que "rares sont les domaines de la culture où le
Nord et le Sud, l'Est et l'Ouest s'entremêlent d'une
manière aussi forte que ce n'est le cas dans les arts
plastiques."
2.
L'art et l'impérialisme culturel
La plupart des défenseurs de la thèse de globalisation s'accordent à dire
que les débuts de ce processus sont à reconnaître dans
le 19ème siecle ou encore même avant.
Alors que l'on ne disposait pas encore de la notion
de "globalisation" pour désigner ces changements,
l'on parlait, dans ce contexte, d'"internationalisation"
ou de "transnationalisation". Ainsi, l'artiste
britannique Rasheed Araeen exposait-il dans les années
70 sa critique violente a l'égard des exclusions du
champ artistique en se référant encore à la notion d'"internationalisme".
Tout comme les adversaires de la thèse de globalisation
caracterisés aujourd'hui de "sceptiques" ou
de "traditionalistes", Araeen se prononçait
autrefois contre ce qu'il considérait être un mythe,
à savoir le mythe de l'"internationalisme"
attribué à l'art contemporain. L'on peut lire dans son
manifeste présenté dans le ICA à Londres en 1978:
"Le
mythe de l'internationalisme de l'art occidental doit à
présent être anéanti (...). L'art occidental exprime
exclusivement les spécificités de l'Occident (...). Il
n'est qu'un art transatlantique. Il ne reflète que la
culture de l'Europe et de l'Amérique du Nord.
L''internationalisme' actuel de l'art occidental n'est
pas plus qu'une fonction du pouvoir politico-économique
de l'Occident, qui impose ses valeurs aux autres hommes
(...). Le mot international devrait signifier plus que
quelques pays occidentaux simplement (...)."
Aareen ne défendait dans ces termes rien d'autre qu'une version de la théorie
de l'impérialisme culturel. Dans ses variantes les plus
courantes, cette théorie part de la supposition que la
culture globale est en realité une culture particulière,
à savoir, une culture occidentale capitaliste ou des
Etats-Unis d'Amérique.
Les versions plus générales de la théorie
n'identifient pas l'impérialisme simplement à travers
ses variations occidentales mais formulent des
affirmations plus complexes à propos des mécanismes et
des effets de ce dernier. Ainsi, dans la théorie de
centre-périphérie de Galtung l'on entend par impérialisme,
un type de rapport de domination extrêmement diversifié,
selon lequel "les têtes de pont" – du
"centre du centre" dans le "centre de la
périphérie" - revêtent une importance particulière.
Ce qui caractérise l'impérialisme selon la "théorie structurelle"
de Galtung est une forme de domination qui aboutit à
une division des collectivités et à certaines relations,
modèles et structures d'interaction. Quelques parties
du système sont placées dans des rapports caracterisés
par l'harmonie des intérêts, alors que d'autres le sont
dans des rapports caractérisés par la discordance des
intérêts.
L'harmonie des intérêts signifie entre autre que des
élites, étroitement liées aux élites du centre, font
surface dans la périphérie. La pénétration culturelle
constitue dès lors un mécanisme important. Une partie
des élites de la périphérie est cooptée et récompensée,
autrement dit, elle développe des besoins qui ne peuvent
être satisfaits que par le centre. Les élites locales
ainsi cooptées adoptent et reprennent les modes de vie,
la culture et les idéologies du centre. Ce processus
de pénétration intellectuelle s'accomplit également
à travers la fréquentation des universités du centre
ainsi qu'à travers l'importation d'objets culturels,
de science et de théorie.
La thèse des têtes de pont apparaît également dans ses
grandes lignes dans l'exposé de Araeen, lorsqu'il renvoie
au rôle dominant que jouent les valeurs occidentales
dans les milieux urbains du tiers-monde et qu'il met
en avant la loyauté partagée de ces élites indigènes,
qui portent un intérêt au "mélange des techniques
occidentales avec les images locales"; images qualifiées
par l'artiste comme "art néocolonialiste".
3. Evolution du champ artistique
Ici se pose la question de savoir dans quelle mesure un
tel modèle de domination est toujours à même de décrire
la réalite de manière idoine tel qu'il l'était auparavant.
Du temps de l'intervention d'Araeen dans le champ l'art,
Galtung illustrait ce modèle au niveau macrostructurel
par l'exemple des relations entre les Etats-Unis ou
encore l'Union Soviétique et les pays qui se trouvaient
dans leur d'influence. La constellation en partie bipolaire,
en partie tripolaire (avec le "tiers-monde")
des années 70 s'est, selon la théorie de Galtung, transformée
en un monde à sept pôles après la fin de la guerre froide,
c'est à dire en un monde dont les régions "sont
dominées à un certain degré par l'hégémon des hégémons,
les Etats-Unis d'Amérique."
Il est en outre postulé que dans des conditions de globalisation
forcée les élites de la périphérie tendent à perdre
de leur importance en tant que têtes de pont pour le
centre.
Malgré cette évolution, Galtung continue à s'attacher
à la notion d'impérialisme ainsi qu'au modèle centre-périphérie,
par opposition à Hardt et Negri et à bien autres théoriciens
postmodernes.
Dans le champ artistique également, des changements se sont
opérés durant les dernières décennies, quand bien même
ils n'ont pas été aussi profonds que ceux touchant le
système mondial dans son ensemble. Ainsi Araeen constate-t-il
dans un nouveau texte, qu'il y a une ouverture du monde
artistique vers "d'autres" artistes hommes
et femmes depuis le milieu des années 1980, qui selon
lui est dû a l'évolution du contexte de modernisme eurocentrique
vers le postmodernisme.
Selon lui, les "jeunes artistes hommes et femmes
d'origine africaine ou asiatique" ne font plus
l'objet de ségrégation de la part de leur "contemporains
blancs/européens": "Both of them display and
circulate within the same space and the same art market,
recognized and legitimated by the same institutions."
De telles observations et d'autres constatations similaires
indiquant une évolution du monde artistique ne font
actuellement qu'abonder dans les textes de critiques
et de curateurs.
Ainsi Marc Scheps, curateur de l'exposition de Cologne à
grande échelle "Global Art" de 2000 affirme-t-il,
dans un article ayant notamment convaincu bon nombre
d'auteurs de science de la culture,
que l'on assiste à une globalisation forcée de l'art
depuis ces deux dernières décennies. En 1980, selon
lui, l'art serait entré dans le "présent global"
après une longue histoire de "dialogue interculturel"
au 20ème siècle. D'autres, comme Adrian Piper par exemple,
caractérisèrent ce présent de manière moins euphémique
en y voyant l'histoire de l'appropriation des cultures
non-occidentales par "l'art euroethnique".
Depuis 1989, selon Scheps, l'art mène un "dialogue
global", rendu possible par le language visuel
relativement nouveau, c'est-à-dire les médias et des
formes pratiques telles que la vidéo ou l'ordinateur
mais aussi l'art de l'installation et l'art de la performance.
La globalisation du monde artistique se voit surtout
rattachée par Scheps à la mobilité accrue des artistes
hommes et femmes, mais aussi à des expositions d'art
non-occidental en Occident ainsi qu'à l'expansion de
biennales artistiques et d'institutions artistiques
dans les pays non-occidentaux, qui selon lui, sont impliquées
dans les relations du réseau symétrique mondial.
Hou Hanru, qui, lui aussi, indique la prolifération de biennales
artistiques en dehors de l'Europe et des Etats-Unis
depuis le milieu de années 1980, illustre la globalisation
des intitutions artistiques par l'exemple des aspirations
expansionnistes du Musée Guggenheim de New York.
Georg Schöllhammer constate, quant à lui, "un nombre
accru d'expositions d'art contemporain d'Afrique"
dans les maisons d'art européennes, et parle "des
artistes hommes et femmes d'Afrique, d'Amérique Latine
et d'Asie récemment courtisés".
Yilmaz Dziewior souligne la participation accrue d'artistes
non-occidentaux hommes et femmes dans les années 90
aux grandes expositions de courants majeurs du monde
artistique comme la Biennale de Venise et la Documenta
de Kassel ; une tendance qui fut encore plus évidente
lors de la Documenta 11 de 2002.
Placés dans le contexte de la théorie de la globalisation,
ces textes de curateurs et de critiques renvoient à
l'extension dans l'espace des rapports sociaux des acteurs
du champ artistique, ainsi qu'à la densité croissante
des interactions, s'appuyant avant tout mais entre autre
sur les nouveaux réseaux de communication éléctroniques,
et à la forte interpénétration culturelle dans le champ culturel
sous forme d'inclusion ou encore de mobilité accrues
d'acteurs ainsi qu'aux processus de globalisation dans
le domaine de l'infrastructure.
Dans le contexte de ces changements, certains voient déja
entamée une époque globale libérée de ses structurations
d'antan qui rendrait obsolète une pensée en catégories
centre-periphérie.
D'autres sont ambivalents voire critiques dans leur
évaluation de cette évolution. Ainsi, Schöllhammer souligne-t-il
que les expositions et les transports commerciaux ont,
certes, pu mettre au grand jour des milieux culturels
impénétrés et inconnus jusqu'à présent, mais précise
que ceux-ci contribueraient d'autre part aussi à l'assombrissement
des rapports d'inclusion et d'exclusion dans l'entreprise
artistique.
Martha Rosler utilise l'exemple de "l'avènement
de la politique d'identité et du multiculturalisme dans
le monde artistique" et s'en prend à l'inclusion,
à la mode, de groupes marginaux dans ce monde, concluant
finalement que "ces glissements marginaux (..)
ne modifient pas la structure de pouvoir 'blanche'".
Araeen quant à lui, observe malgré l'ouverture de système,
une continuité de l'apartheid, dans laquelle, étant
donné que l'inclusion des artistes post-colonialistes
hommes et femmes est liée à leur stigmatisation en ce
sens que leurs travaux devraient montrer des "cartes
d'identité dotées de signes africains ou asiatiques".
4. La Constance du Centre
Cochrane et Pain font partie des adeptes de la théorie de la globalisation,
qui y voient surtout des processus d'extension, d'intensification
et d'accélération de l'interdépendence ainsi que l'intégration
de la vie sociale. Les théories qui conçoivent la globalisation
plutôt comme un état idéal-typique de l'ordre mondial,
pouvant également servir de mesure afin de faire des
estimations sur le degré et les limites des processus
de globalisation, doivent etre distinguées des approches
plutot axées sur le processus.
En s'appuyant sur les paramètres économiques de l'économie
mondiale et sur la mesure idéale-typique de la globalisation,
Hirst et Thompson ont par exemple abouti à la supposition
d'un mythe de la globalisation de l'économie.
L'approche axée sur le processus tend à exagérer l'ampleur
et la portée de la globalisation, étant donne qu'elle
compare le présent au passé (récent) et qu'elle renonce
à tenir compte des modèles idéaux-typiques de la globalisation.
La question de la pertinence et des effets des
changements qui ont eu lieu dans le monde artistique
depuis les années 80, et qui vont dans le sens de la
globalisation, est donc traitée ici selon la logique
de l'approche axée sur le processus tout en tenant compte
des modèles idéaux-typiques.
A cet effet, les données des listes de classement d'artistes de la revue économique
allemande Capital publiée chaque année (à quelques exceptions
près) feront office d'indicateurs empiriques particulièrement
utiles. Ces listes de classement des 100 artistes les
plus visibles du monde artistique entend saisir le capital
symbolique des artistes selon le critère de leur apparition
dans des expositions internationales. Ainsi le centre
du champ artistique – les artistes les plus reconnus
par l'establishment artistique – est en même temps dissocié
de la masse périphérique de producteurs d'art.
Malgré certains problèmes, la procèdure mise en œuvre
pour définir le capital symbolique de l'artiste semble
être suffisemment valide et fiable, pour permettre des
conclusions solides sur les processus de globalisation,
qui ne se situent pas seulement au niveau symbolicopolitique
ou dans les domaines du monde artistique de rang plutôt
secondaire.
Dès le début, les pays d'origine des artistes sont indiqués dans le Kunstkompass
de la revue Capital, si bien qu'il est possible d'examiner
les question d'inclusion et d'exclusion selon des critères
territoriaux. Une notion idéale-typique de la globalisation
implique un degré élevé d'entropie du recrutement socio-spatial
des acteurs qui occupent des positions importantes dans
le milieu artistique. Dans un monde globalisé, qui aboutit
finalement à la création d'une "population mondiale",
les frontières territoriales et la fixation de points
de repère dans l'espace devraient revêtir une importance
moindre, et aucune des populations des régions du monde
plus étendues ne devraient en ces termes clairement
dominer les autres.
Il suffit de se servir d'un simple modèle de l'espace pour déterminer l'ampleur
des concentrations sociales dans l'espace ainsi que
les changements subis par ces dernières dans le temps.
C'est pourquoi, une carte de Galtung, dans laquelle
le Nord et le Sud étaient croisés avec l'Est et l'Ouest,
distinguant ainsi "quatre coins du monde",
se prétait bien aux analyses empiriques. Selon la cartographie
établie de la sorte, le "Nord-Ouest" regroupe
L'Amérique du Nord et l'Europe Occidentale, alors que
le "Nord-Est" comprend l'ancienne Union Soviétique,
l'Europe de l'Est, la Turquie, les anciennes républiques
soviétiques avec une part de population majoritairement
musulmane, ainsi que le Pakistan et l'Iran. Le "Sud-Ouest"
inclut l'Amérique Latine, les Iles Caraïbes, l'Asie
Occidentale, le monde Arabe, l'Afrique, l'Asie du Sud
et l'Inde, et le "Sud-Est" enfin équivaut
à l'Asie du Sud-Est, l'Asie Orientale, les Iles Pacifiques,
la Chine et le Japon. 20% de la population mondiale
vivent dans le Nord, alors que 80% vivent dans le Sud.
La thèse de globalisation implique, dans une logique d'interprétation diachronique
axée sur le processus, un surcroît d'entropie, en ce
qui concerne l'origine des artistes en provenance des
quatre régions du monde. Une éventuelle mesure idéale-typique
serait l'impertinence de l'origine territoriale, et
donc le recrutement homogène d'artistes renommés des
quatre coins du monde, par opposition à leur provenance
de "quelques pays occidentaux seulement",
tel que le formulait Areen dans les années 1970. Les
proportions des artistes figurant parmi les 100 meilleurs
artistes du monde et ne venant pas de pays du "Nord-Ouest",
peuvent ainsi servir d'indicateurs de la globalisation
du champ artistique.
Le graphique n°1 montre les pourcentages des artistes figurant
sur les listes des 100 les
plus visibles, en provenance du Nord-Ouest, du Sud-Ouest
et du Sud-Est du monde séparément puis au total pour
la période particulièrement dynamique que furent les
années 1970 à 2001 sur le plan mondial.
De plus il comprend une ligne démontrant la tendance
générale dans le "reste du monde" ne faisant
pas partie du Nord-Ouest, en se basant sur la notion
de "moyenne variable". La constatation principale
est à reconnaître dans le fait qu'en 2000 et 2001 aussi,
c'est-à-dire au sommet de la courbe, la part de tous
les artistes ne provenant pas du Nord-Ouest n'atteint
au total que 10%. Ce chiffre représente une augmentation
de seulement 2% par rapport aux pourcentages déjà enregistrés
au début des années 1970. Par comparaison, la part des
artistes femmes augmenta de 4% en 1970 pour atteindre
22% en 2000.
Durant "l'époque globale" (Albrow) du début
du 21ème siècle également, la part des artistes hommes
et femmes des trois des quatres coins du monde n'atteignent
respectivement que 2 à 4%, ce qui montre une exclusion
flagrante de l'Europe de l'Est, de l'Amérique Latine,
de l'Australie ainsi que de l'Asie et de l'Afrique,
dont les artistes de l'époque post-colonniale font particulièrement
l'objet des considérations d'Araeen. D'un point de vue
statistique, il s'agit de processus d'inclusion marginaux,
du moins en ce qui concerne le dynamisme au centre du
champ artistique.
La thèse de la "régionalisation trilatérale" constitue une position
clairement opposée à la théorie de la globalisation.
Elle peut s'appuyer sur la constatation que la "triade
capitaliste" des Etats-Unis, de l'Union Européenne
et du Japon a pu rassembler entre deux tiers et trois
quart des activites économiques mondiales dans les années
1990 quand bien même elle ne constitue que 15% de la
population mondiale.
Le graphique n°2 précise à quel point
le centre du champ artistique est alimenté par des artistes
recrutés des deux sur les trois régions économiques
de cette triade, à savoir les Etats-Unis et L'Union
Européenne.
Si l'on additionne les trois régions de la triade, l'on
obtient des pourcentages allant
de 95% à 82% pour la période observée. Ces chiffres
dépassent encore de loin les pourcentages de la triade
dans les activités économiques mondiales. De façon analogue
à la globalisation économique (mis à part les marchés
financiers), l'on pourrait, sur la base de ces données,
parler ici de mythe de la globalisation du champ artistique.
Il convient également d'être attentif aux détails. Malgré l'essor économique
du Japon dans les années 1970 et 1980, la visibilité
à l'échelle mondiale des artistes hommes et femmes de
ce pays n'a pas augmenté. Il ne semble pas moins interessant
de voir que le changement de la position de l'art des
Etats-Unis ne suit pas directement le changement de
la position des Etats-Unis dans le système-monde. Ainsi,
l'apogée des Etats-Unis aboutissant à la position d'"hégémon
des hégémons" n'est-elle pas parvenue à mettre
un terme à la perte d'importance relative de l'art des
Etats-Unis qui commença à se faire sentir vers la fin
des années 1970. Le pourcentage des artistes provenant
des Etats-Unis dans le centre du champ artistique atteignait
son plus haut niveau en 1978 avec presque 50%, reculant
néanmoins depuis cette date pour chuter à près d'un
tiers. Malgré une légère perte d'importance durant la
deuxième moitié des années 1990, l'art de l'Union Européenne
maintient par contre une position particulièrement forte
avec des pourcentages se situant autour de 50%.
Dominé par la dyade Etats-Unis/Union Européenne, le centre du champ artistique
est comme toujours solidement entre les mains du Nord-Ouest.
Durant ces dernieres années, l'on a pu certes constater
un léger recul des niveaux extrêmement élevés de concentration
sur ces régions ainsi qu'une tendance à la globalisation,
qui selon toute apparence a été plus prononcée qu'à
la fin des années 1960 et au début des années 1970.
Il faut néanmoins tenir compte du fait que, d'un certain
point de vue, les données fournies surestiment l'inclusivité
du champ artistique dans l'espace: la majorité des artistes
hommes et femmes ne provenant pas du Nord-Ouest vivent/vivaient
et travaillent/travaillaient certes dans les métropoles
artistiques de cette région et surtout à New York, mais
aussi à Londres, Paris, Cologne et Berlin. La reconnaissance
au sein du champ artistique présuppose encore et toujours
l'intégration réelle dans ces centres de production
et de communication artistiques territorialement délimitables.
Pour des thèses de globalisation qui mettent l'accent sur la délocalisation
et l'extension des rapports sociaux, ainsi que pour
des théories postmodernes (y compris celle de "l'empire"),
qui parlent de la déterritorialisation générale des
rapports sociaux, des concentrations dans l'espace telles
que celles que nous venons de montrer, sont des "anomalies"
difficiles a intégrer. C'est pourquoi, dans certaines
versions de la théorie de la globalisation les concentrations
du pouvoir dans l'espace – tel que cela est le cas dans
les "global cities" – sont interprétées de
manière différente, comme étant une globalisation croissante.
Dans les modèles abandonnant les conceptions axées sur
les notions de centre-periphérie qui soulignent la déterritorialisation,
l'on tend, par contre, à ignorer l'évidence des centres
de pouvoirs pouvant etre délimités dans l'espace.
Les modèles centre-périphérie rapellent la densification
et la concentration du pouvoir dans l'espace, que ce
soient dans les marchés financiers, ou dans des champs
comme celui de l'art. Ils conduisent à d'autres interprétations
que les approches typiquement adoptées dans le cadre
de théories de la globalisation. Ainsi, en partant de
la perspective des théories de centre-périphérie, les
migrations de scientifiques et d'artistes hommes et
femmes vers les centres du Nord-Ouest suivent des modèles
classiques de braindrain (exode des cerveaux),
profitant plus au centre et au centre de la périphérie
qu'à la périphérie de la périphérie. C'est pourquoi,
la prolifération de biennales artistiques
et d'institutions artistiques en dehors des pays du
Nord-Ouest ne s'apparente pas simplement à un indice
de globalisation accrue dont l'on devrait se féliciter.
Au contraire, l'on se pose plutôt des questions telles
que celle de savoir dans quelle mesure il s'agit ici
de la construction des têtes de pont du Nord-Ouest à
l'aide d'élites indigènes imprégnées d'une culture donnée,
et dans quelle mesure il est question de la construction
d'un contre-pouvoir
dans des pays, dont les élites tendent à perdre
de leur pouvoir en raison de la globalisation.
Je présente mes remerciements à Sophia Prinz (Universität
Lüneburg) pour l'établissement des graphiques.
Traduit par Yasemin Vaudable.
Dans les conditions de communication à temps réel à l'échelle transcontinentale,
"l'on n'a plus besoin de représentants locaux;
l'achat est effectué via Internet directement par
l'intermédiaire du centre, et les livraisons se font
à travers des canaux de vente contrôlés par le centre.
Cela représente une menace considérable pour les élites
de la périphérie." Galtung
2000a, p. 132. Ceci décrit plutôt néanmoins un avenir lointain et non le
présent étant donné l'importance limitée du commerce
éléctronique ainsi que le "clivage numérique"
prononcé entre le centre et la périphérie.
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Graphique
1: Trois coins du monde. Visibilité de l’art de ces
régions 1970 – 2001 (Parts des 100 artistes les plus visibles en %, analyse secondaire
Kunstkompass Capital)
Graphique
2: Visibilité de l’art de la triade 1970 – 2001 (Part
des 100 artistes les plus visibles en %, analyse secondaire
Kunstkompass Capital)
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