|
"L'unité d'un texte
n'est pas dans son origine mais dans sa destination.
(…). La naissance du lecteur doit se payer de la mort
de l'Auteur."
Roland
Barthes 1967
Quand
Roland Barthes clamait la mort de l'Auteur-dieu
l'année précédant la césure de mai 1968, il n'était
à peine prévisible, étant donnée l'hégémonie des approches
visant le producteur, à quel point la montée du récepteur,
du consommateur et du public se ferait aussi de manière
implacable - qu'il soit conçu comme agrégat d'individus
atomisés ou comme communauté sociale - dans les champs
de l'art. Cette montée ne se fit pas automatiquement.
Elle fut construite, elle fut préparée et accompagnée
par du travail théorique. L'essai
de Roland Barthes n'en est qu'un exemple.
En
ce qui concerne les sciences sociales, les effets de
théorie y afférentes, les "effets de réalité"
qui ont eu une répercussion au niveau de la politique
culturelle, sont assez manifestes. Bien des ouvrages
courants de l'économie de l'art permettent de comprendre
de manière considérablement transparente la tentative
de valoriser les consommateurs par rapport aux producteurs.
Tandis que les philosophes se sont donné du mal pendant
des siècles pour parvenir à des définitions essentialistes
de l'art à travers de longs traités et qu'ils ont par
là même abouti à des solutions des plus diverses (telle
que, entre autre, la mimésis, l'expression, la forme,
l'expérience esthétique), les économistes, en suivant
le principe du rasoir d'Occam, sont parvenus à une définition
considérablement simple. Ainsi, l'on peut lire dans
un ouvrage courant d'économie de l'art publié dans les
années 90: "Normalement ce sont les artistes et,
par là même, d'autres personnes du milieu artistique,
qui définissent ce qui est à considérer comme étant
de l'art, alors que l'on attend des profanes qu'ils
reconnaissent cette définition. (…) Les économistes,
eux, sont par contre d'avis que c'est aux individus
de décider eux-mêmes de ce qu'ils veulent considérer
comme étant de ‚l'art‘. (...) La réponse à la question
‚Qu'est-ce que l'art?‘ peut être trouvée en tenant compte
des souhaits du public."
Ceci est peut-être la version la plus explicite de l'idée
de donner aux gens ce qu'ils veulent. Quelques années
seulement avant la valorisation du récepteur à travers
Roland Barthes, Adorno refusait de telles conceptions
dans un écrit non moins célèbre, dans lequel il renvoyait
à la manipulation de telles préférences par l'industrie
culturelle, et à l'"esprit" "insufflé"
aux gens par celle-ci.
De
façon similaire à celle de l'avant-garde, la notion
d'autonomie fait partie des concepts discrédités dans
le discours artistique sous l'influence du postmodernisme.
Si l'on ne la considère pas dans le contexte de l'idée
d'une production culturelle socialement indéterminée,
elle a néanmoins des facettes qui méritent à tout prix
d'être défendues. D'un point de vue sociologique, l'autonomie
de champs culturels est en effet aussi à déterminer,
dans la tradition de Pierre Bourdieu, selon la mesure
dans laquelle les producteurs ont d'autres producteurs
pour public.
Les jugements pertinents proviennent de Pairs, autrement
dit, ils s'orientent selon des normes définies par les
producteurs. Une telle définition de l'autonomie permet
de considérer "la définition économique de l'art"
comme cas exemplaire de détermination hétéronome de
l'art. Elle vise finalement à soumettre les producteurs
aux contraintes d'une demande générale qui les entourent.
Le
contexte théorique d'une telle conception de l'art découle
de l'idée de la "souveraineté du consommateur"
ancrée dans le modèle des marchés parfaitement compétitifs.
D'après la conception courante, celle-ci garanti deux
choses: a) la détermination de l'allocation de ressources
sur base de la demande des consommateurs et, b) des
produits vendus le moins cher possible au consommateur
et mis à disposition dans la plus grande diversité possible.
La version économique populaire de cette idée est la
suivante : "The public calls the tune to which
the businessman dances."
(Le public détermine sur quel pied l'homme d'affaire
doit danser.)
Le
capitalisme réellement existant s'écarte à tel point
des conceptions de modèles du marché libre, que certains
théoriciens critiques aussi distinguent strictement
le marché du capitalisme.
Le capitalisme est marqué de différences de pouvoir,
de constitutions de monopoles, d'opacité de l'offre,
autrement dit de stratégies de l'influence systématique
exercée sur les préférences. Rien
de tout cela n'est conciliable avec l'idée de marché
pur et simple. La
structuration ou encore la manipulation de préférences
est expliquée en détail de différentes manières, par
exemple à travers des références à l'industrie culturelle
(Adorno), à la publicité en particulier (Marcuse), aux
interpellations par les appareils idéologiques d'Etat
(Althusser) ou à l'incorporation de structures existantes
(Bourdieu). La souveraineté des consommateurs qui sont,
selon la théorie néoclassique, des acteurs "rationnels",
est par conséquent extrêmement limitée à bien des égards.
Les défenseurs de l'idée du marché libre aspirent habituellement
eux-mêmes, en tant qu'acteurs économiques, aux monopoles
et tentent d'influencer systématiquement les préférences
des consommateurs. Néanmoins, l'exigence "d'orientation
selon les attentes du client" trouvant sa source
dans l'idée de la souveraineté du client s'est trés
fortement répandue durant ces derniers temps. C'est
ce que montrent aussi les résultats de la comparaison
historique de discours de management réalisée par Luc
Boltanski et Eve Chiapello dans le cadre de leur étude
sur "le nouvel esprit du capitalisme". Dans
l'accentuation de l'orientation selon les attentes du
client et dans les tentatives - qui accompagnent ce
processus - de remplacement du contrôle hiérarchique
interne au sein des institutions par un contrôle externe
à travers les clients ou le public, ils voient une des
évolutions récentes les plus marquées dans le champ
économique:
la délégation des fonctions de contrôle des sphères
dirigeantes aux clients engendre une hiérarchie plus
horizontale et des réductions de coûts. Dans les conceptions
les plus audacieuses, toute la structure hiérarchique
des organisations est renversée: les clients sont placés
à la pointe d'une pyramide à l'envers. Le fait que l'on
fasse ses preuves vis-à-vis du contrôle par les clients
crée dans la compétition des différenciations verticales
entre les institutions et mène à une élimination de
ceux qui ne veulent pas se soumettre à ces épreuves
ou qui ne peuvent pas en sortir vainqueurs.
Dans
les champs culturels où l'Etat occupe une position plus
forte que dans le champ économique, ce mécanisme de
contrôle est aujourd'hui utilisé dans le cadre de stratégies
néolibérales de la gouvernementalité visant à rendre
les "corps collectifs (…)‚minces‘ et ‚performants‘,
‚flexibles‘ et ‚autonomes'”.
Il devient un substitut du contrôle étatique,
lorsque l'Etat se retire de ces champs, ou il est sollicité
lorsqu'il s'agit de restructurer des établissements
sous la houlette de l'Etat à travers l'implémentation
d'éléments relevant de la logique du marché. Le renforcement
de l'idée de l'orientation selon les attentes du client,
autrement dit, son passage de la sphère de l'entreprise
à la politique culturelle publique sous forme du mécanisme
de contrôle d'une "orientation vers le public ",
peut être illustré au moyen d'innombrables exemples.
Deux exemples pourraient ici suffire, l'un venant du
contexte des musées, l'autre de celui des grandes expositions.
La
ville de Hambourg constitue un premier exemple, car
elle semble être exemplaire à beaucoup d'égards en ce
qui concerne la politique culturelle contemporaine.
Le "Modèle Hambourgeois" fut introduit sous
des auspices sociaux-démocrates. Pour ce qui est de
l'orientation des institutions culturelles selon des
modèles de champs économique, il ne s'agit donc pas
d'un de ces exemples radicaux, tels que l'on les connaît
de l'époque de Thatcher en Grande Bretagne.
Au
début de l'année, tous les musées de Hambourg, dont
aussi deux musées se consacrant à l'art, furent "autonomisés",
et ce sous forme d'une transformation en fondations
de droit public. Par "autonomisation", l'on
entend la libération de la forte réglementation par
l'Etat. Elle implique la souveraineté
par rapport au personnel, l'auto-gestion du budget, l'introduction de la comptabilité commerciale,
liberté d'exploitation pour le secteur de la gastronomie
et les magasins de musées,
compétence décisionnelle et responsabilité au
sujet de toutes les questions concernant l'entreprise.
A celà s'ajoute le fait que la direction artistique
se voit accompagnée d'une direction commerciale égale
en droits et que le contrôle réduit par l'Etat connaît
le complément d'un contrôle par un conseil de fondation.
L'Etat, ou encore, la commune assure l'approvisionnement
financier de base, tandis que les institutions peuvent
façonner elles-mêmes leur "commerce opérationnel"
selon leurs propres idées et dans le cadre de leurs
capacités économiques.
"L'objectif
de la réforme structurelle introduite est", dit-on
en rapport avec "l'autonomisation" des sept
musées hambourgeois, "de créer des conditions (...)
permettant aux musées de remplir cette mission d'une
meilleure façon, d'une
manière plus à l'écoute du public et plus efficace
que cela n'a été le cas jusqu'à présent."
Sous l'aspect des principes légitimes de justification
- "cités" dans le sens invoqué par Boltanski
et Thevenot -, l'on assiste ici à une association d'arguments
d'efficacité de la cité industrielle à ceux de la cité
de l'économie de marché, qui aboutissent à l'offre de
biens faisant l'objet d'une demande sur des marchés
obéissant à la loi de la compétitivité.
La possibilité de générer des bénéfices crée ainsi des
"incitations à une meilleure orientation selon
les intérêts des visiteurs". Une institution artistique
qui doit vivre de ses propres bénéfices, cherche, selon
l'idée de base, à toujours trouver de nouvelles façons
d'attirer des visiteurs.
Dans
le cadre de la transformation en quasi-entreprises soutenues
par l'Etat, les deux musées artistiques de Hambourg
ont adopté de manière encore plus explicite que les
cinq autres institutions culturelles la ligne directrice
de la cité de l'économie de marché et de l'orientation
selon les attentes des clients sur laquelle elle met
l'accent. Dans la spécification des "objectifs
suprêmes" pour les différentes institutions, l'on
peut par exemple lire que la Kunsthalle de Hambourg
"s'efforce" de "servir l'art et de servir
les visiteurs", tandis que le musée d'art et de
commerce "se donne de la peine (...) pour servir
le public."
En
2003 déjà, l'on parle dans les médias d'une évolution
"consternante" des musées hambourgeois. Les
musées devenus "plus intéressants, plus proches
du public, plus modernes", dit-on, se portent "plus
mal que jamais du point de vue économique ".
Pour moi, il s'agit moins d'attirer l'attention sur
les conséquences des changements structurels, sur les
problèmes économiques et par là-même sur l'appel à l'Etat
et à l'augmentation de ses subventions, sur l'augmentation
du nombre d'expositions block-buster ou sur les difficultés
d'attirer un public nombreux de manière durable dans
une ville comme Hambourg. Certains aspects de la genèse
de l'évolution structurelle ne sont pas moins intéressants.
En effet, les directeurs de ces établissements étaient
eux-mêmes considérablement impliqués dans cette évolution.
Ils présentèrent les premiers projets de remaniements
structurels dans ce sens en 1995, à la vue des gains
d'autonomie apparents. Et
ces aspirations bénéficiaient à leur tour d'un solide
soutien au sein du champ artistique. C'est ce que montrent
les résultats de notre recherche. Durant l'année précédant
l'initiative des directeurs de musées, environ 670 artistes,
critiques, curateurs, ainsi que des visiteurs non spécialisés
du Kunstverein de Hambourg et des Deichtorhallen hambourgeois
ont été interrogés dans le cadre d'expositions de travaux
pouvant être considérés comme faisant partie, tel que
le formule Bourdieu, du "champ de la production
limitée", au sujet, entre autres, de l'économisation
du champ artistique. Dans ce contexte, deux résultats
attirent particulièrement l'attention:
a)
L'économisation
des institutions artistiques a rencontré un large
consentement, indépendamment du fait qu'il s'agisse du
sponsoring des corporations ou qu'il en aille de la
question de savoir si la gestion des musées d'art
devrait s'orienter vers une rationalité d'économie
d'entreprise. Un peu plus de 80% des personnes interrogées
se prononcèrent en faveur de cette économisation.
b)
Les
différences entre les groupes spécialisés du champ,
au sein desquels, comme l'a montré le sondage, Adorno
mais aussi des auteurs poststructuralistes tels que
Foucault, Deleuze, Derrida etc. se réjouisse d'une
renommée particulière, et le grand public de l'art,
majoritairement constitué de visiteurs occasionnels
d'expositions, étaient infimes. Il n'y avait à peine
de signes témoignant d'un antagonisme entre "art
et économie" autrement dit d'une "rupture
d'avec l'ordre économique".
L'économisation
fut ainsi acceptée au centre même du champ, pas par
toutes les parties certes, mais par de grandes majorités
d'entre elles. Il régnait un climat qui soutenait directement
et indirectement, activement et passivement, le changement
structurel.
Le
deuxième exemple, qui sera brièvement abordé ici, révèle
des implications de l'orientation forcée vers le public
par rapport à l'autonomie des producteurs et des curateurs.
Le choix de la devise de la biennale artistique de Venise
de 2003, "la dictature de l'observateur",
pourrait avoir reposé sur des intentions ironiques du
côté des curateurs. De toute façon, le management de
cette grande exposition riches en traditions interpréta
cette devise de manière littérale comme suit: "Bien
sûr il y a dix ans, le public n'était perçu, dans l'art
moderne, que comme un phénomène secondaire qui n'attirait
pas spécialement l'attention. Désormais cependant, ce
n'est pas par hasard si nous avons, de par une des devises
de la biennale,
placé au centre de l'évènement "la dictature
du spectateur" et non pas celle de l'artiste. (...)
Le critère de réussite est uniquement le nombre de visiteurs,
tout comme cela est le cas dans d'autres domaines de
l'économie."
Les réflexions (verschrieben !) sur les motifs
qui sont à la base de "l'achat du produit qu'est
l'exposition" menèrent le management de la biennale
au principe de "limiter les installations vidéo"
et de ne montrer "tout au plus, que des vidéos
très courtes", par respect de "la perspective
du public".
II.
Le changement de la politique culturelle n'est qu'une mosaïque d'un processus
de plus grande envergure consistant en un déplacement
constant des limites - de l'extension de la commodification
et de rapports soumis aux règles du marché. Les effets
secondaires sont suffisamment documentés, au niveau
de la différence - d'une différentiation verticale toujours
croissante des conditions de vie à l'échelle mondiale
-, tout comme au niveau des indicateurs de l'anomie.
Depuis
plus récemment, l'on assiste à une croissance de la
prise de conscience par rapport au désarmement d'une
part et à la récupération de la critique et de la dissidence
d'autre part.
A
la recherche d'explications afin de comprendre pourquoi
le processus d'économisation se poursuit, pour la plupart,
sans obstacle, l'on a indiqué des facteurs des plus
divers. Ainsi, l'on a cité la surpuissance des mécanismes
structurels au même titre que des conditions subjectives;
les disparités entre une conscience critique et la disponibilité
à, ou encore la capacité de réagir par des actions;
l'hétérogénéité de courants critiques, qui sont chacun
trop ponctuels et unidimensionnels et manquent à voir,
de ce fait, les évolutions dans d'autres domaines; l'efficacité
de stratégies associatives d'élites qui sont conçues
pour coopter la critique et la résistance; sans oublier
les théories formulant le soupçon généralisé selon lequel
la dissidence et la résistance sont impliquées dans
un rapport de complicité secrète avec le pouvoir.
Une
nouvelle facette de telles prises de conscience peut
être trouvée dans l'étude de Luc Boltanski, frère de
l'artiste Christian Boltanski, et d'Eve Chiapello, consacrée
au "nouvel esprit du capitalisme".
Le système attaqué par la critique ne fait pas que récupérer.
En
raison de son caractère indéfini, le capitalisme est,
selon eux, même bien plus dépendant de ses opposants
ou encore de l'interaction avec la critique anti-capitaliste.
Cette critique sert à la délégitimation de structures
obsolètes, à l'évolution de justifications plus convaincantes
pour les structures existantes et à cet auto-contrôle,
dont il n'est pas capable à lui tout seul. Historiquement
parlant, le capitalisme s'est régénéré au 20ème siècle
à travers, tout d'abord, l'influence de la "critique
sociale", dont les sujets préférés sont l'inégalité,
l'exploitation et la discrimination, et il l'a fait
sous forme de l'Etat providence qui a résulté de la
réaction à la critique socialiste, communiste mais aussi
fasciste. A partir des années 1960, la "critique
artistique" originairement ancrée dans la philosophie
du romantisme et qui s'oppose à la standardisation,
la bureaucratisation, la massification et exige l'autonomie,
l'émancipation et le franchissement des limites était,
selon les deux sociologues français, plus significative
quant à la régénération du capitalisme que ne l'était
la critique sociale.
Cette
étude qui ne part pas de l'hypothèse de l'inefficacité
de l'art ou de la production culturelle et des attitudes
qui sont à la base de cette production, mais suppose
le contraire, surtout dans le contexte de certaines
approches critiques, a été, jusqu'ici, à peine perçue
dans le champ artistique. De par ses implications, elle
aboutit entre autre à ce qu'il s'agisse moins de motifs
ou de programmes que d'effets. Les programmes ne sont
pas simplement progressistes, parce qu'ils se servent
d'une rhétorique radicale ou anti-capitaliste. Ce qui
est progressiste, et ce qui est stabilisateur de systèmes
ou encore rénovateur, devrait selon cette optique, être
jugé sur la base des effets observés, surtout de ceux
qui sont retardés. La position distingue entre deux
formes différentes de critiques et n'aboutit par conséquent
pas à un cynisme, un escapisme ou une résignation, ce
qui peut facilement être le cas lorsque l'on s'oriente
d'après les formules plutôt vides de la philosophie
du doute, telles que celle selon laquelle "nous
faisons tous partie du pouvoir ". Elle dirige bien
plus l'attention sur la question de savoir quelles formes
de critique et de pratique sont fonctionnelles pour
la prochaine étape d'économisation et de commodification
ou pour l'étape qui suit cette dernière, et quelles
formes de pratiques pourraient, à défaut de pouvoir
empêcher ces tendances d'apparaître, au moins peut-être
les ralentir ou encore les perturber. Il est certainement
difficile de faire des estimations concernant des effets
potentiels dans des systèmes sociaux ouverts, cependant
l'on y gagnerait déjà considérablement à penser davantage
dans l'esprit d'un tel cadre de références. Selon la
logique des effets paradoxaux, il n'est pas rare que
ce soit la critique qui renforce justement le mal qu'elle
tente de combattre ou d'empêcher. L'exemple classique
des effets pervers non-intentionnels est celui des protestants
puritains de Max Weber, qui ne voulaient pas créer le
capitalisme moderne mais qui ont néanmoins contribué
à son apparition dans le monde occidental.
Les
changements de la politique culturelle sont sans aucun
doute en partie le résultat de stratégies néolibérales
délibérées. Ces dernières ne peuvent toutefois pas expliquer
à elles seules le changement. L'idéologie néoliberale
dans sa forme pure est radicale et c'est pourquoi elle
n'est guère populaire. Elle nécessite - comme le souligne
la théorie néo-gramscienne de l'hégémonie culturelle
- la liaison avec des idéologies populaires,
mais aussi le soutien d'effets paradoxaux. Ce n'est
que l'interaction entre des stratégies intentionnelles
d'économisation et des idées populaires liées à la doxa
dominante ainsi que certaines approches critiques qui
mène aux effets observables. Elles créent le consentement
et l'accord ou encore l'abstinence et la réserve quand
il s'agit de riposter.
Boltanski
et Chiapello qualifient leur approche de "sociologie
de la critique". Par opposition aux travaux précédents
de Boltanski dans lesquels il analysait les conditions
préalables pour la publicité médiatique de la critique
sociale,
les analyses figurant dans l'étude sur le nouveau capitalisme
font plutôt penser à la critique d'idéologie selon la
tradition philosophique ou encore la tradition des sciences
humaines. Par rapport à la présentation d'homologies
et de parallélismes entre une "critique artistique"
représentée à un niveau d'abstraction élevé et des discours
avancés de management, les mécanismes sociaux, à travers
lesquels la critique devient fonctionnelle pour ce qui
est critiqué, restent fragmentaires et indéfinis. Un
des maillons décisifs de la chaîne est la popularisation.
A travers la popularisation de fragments décontextualisés
de théories de l'émancipation et de l'authenticité (par
exemple: Adorno, Freudomarxisme) , mais aussi à partir
de fragments extraits de la tradition de la critique
de l'authenticité (par exemple: Deleuze, Derrida), se
construisent des structures de désir et des modèles
d'action repris dans des champs d'actions économiques
et politiques puis soumis à des objectifs opposés. De
cette façon, la critique contribue, sans le vouloir,
à l'apparition de nouvelles formes d'oppression, d'exploitation
et d'économisation. Quant à savoir au cas par cas à
travers quels mécanismes sociaux et culturels cela se
produit, la question reste sans réponse.
Un
programme de recherche qui se pencherait du point de
vue sociologique sur le désarmement, l'endogénisation
et le retournement de la critique sociale et artistique,
semble tout à fait en valoir la peine d'être affiné
et développé. Quand bien même sa réalisation actuelle
ne peut être convaincante que sous réserve en raison
d'une série de motifs, il devrait toutefois inciter
à examiner de plus près également ces approches critiques
ayant précisément mené à la délégitimation du producteur
et à la valorisation du consommateur. Du point de vue
actuel, elles semblent avoir été plus qu'une simple
sorte de musique d'accompagnement théorique à la préparation
et l'établissement de la nouvelle politique culturelle
soucieuse de répondre aux attentes des clients et du
public. Ainsi, il ne faudrait pas seulement porter un
regard attentif sur la critique philosophique mais aussi
sur ces formes de théories popularisées et populaires
de grande portée dont prennent connaissance les acteurs
présents et à venir de la politique culturelle et du
management culturel. Dans ce contexte, il existe une
série de théories sociales et culturelles, dont des
théories sociologiques qui se consacrent à la décentration
de l'auteur, comme la théorie de l'art en tant qu'action
collective,
ainsi que des théories relevant du domaine de la théorie
de la culture ou de l'esthétique de la réception. A
ce propos, un exemple doit suffire.
Font
partie des formes de théorie critique les plus populaires
depuis des années, les Cultural Studies entre-temps
répandues bien au-delà du monde anglo-saxon. Vue son
étendue, ce champ s'est diversifié en se
subdivisant en de nombreux sous-champs, avec
des paradigmes hétérogènes entretenant des rapports
parfois antagonistes les uns par rapport aux autres.
"Nous (voulons)", écrit ainsi Paul Willis,
qui représente le paradigme ethnographique des Cultural
Studies, "réhabiliter la consommation, la consommation
créative. (...) L'interprétation, l'action symbolique
et la créativité symbolique sont des composantes de
la consommation. Ce travail est finalement aussi important
que tout ce qui pourrait être codé dans les marchandises
à l'origine."
Jim
McGuigan
s'est, face à de telles valorisations et autres valorisations
semblables du consommateur dans certains sous-champs
des Cultural Studies, où la consommation est redéfinie
en tant qu'une forme de production, référé à des parallélismes
avec la variante du populisme culturel qui s'appuie
sur la fiction du consommateur souverain. Les différentes
formes du populisme culturel ont ceci en commun qu'elles
essaient de placer au centre le client, le consommateur
ou, comme dans le cas de John Fiske qui est un des principaux
représentants du paradigme sémiotique des Cultural Studies,
le public.
Etant données les différences dans le style intellectuel
et dans les connotations politiques, ces populismes
s'adressent sans aucun doute à des groupes dans différentes
régions de l'espace social. Outre les théories purement
économistes, des théories comme celles-ci ainsi que
d'autres théories telles que certains types de la sociologie
culturelle sont reprises dans les cursus de médiateurs
culturels et de managers culturels.
Il
est assez probable que ce soit justement l'interaction
d'approches apologétiques et critiques qui puisse expliquer
la percée du succès de la politique culturelle orientée
vers le consommateur et le public. Il y a, à présent
environ 40 ans, Adorno écrivait dans des conditions
dans lesquelles l'industrie culturelle n'était encore
que faiblement développée et où l'orientation des institutions
artistiques vers le client et le public était encore relativement minime par rapport à aujourd'hui: "Le client
n'est pas, comme voudrait le faire croire l'industrie
culturelle, roi, il n'en est pas le sujet mais l'objet ."
Après avoir investi pendant des années et des décennies
une quantité immense d'énergie dans la déconstruction
de l'auteur, autrement dit du producteur, et dans la
valorisation du client, du consommateur et du public,
il semble aujourd'hui être souhaitable d'investir ne
serait-ce qu'une partie de cette énergie dans la déconstruction
du récepteur tout en mettant également en œuvre une
valorisation stratégique du producteur culturel, en
s'appuyant, par la forme, sur l'idée de "l'essentialisme
stratégique".
Traduit par Yasemin
Vaudable
Barthes, Roland, Der Tod des Autors (La
mort de l'Auteur). In: Texte zur Theorie der Autorschaft, Stuttgart 2000 (1967), pp.
185-193.
Cf. von Osten, Marion (éd.), Norm der Abweichung. Vienne / New York 2003.
Cf. Weber, Max, Soziologie, Weltgeschichtliche
Analysen, Politik. Stuttgart
1968, pp. 314 et suivantes, Collins, Randall, Max
Weber. The Prostestantic Ethic. Beverly Hills -
Londres- New Delhi, 1986, pp. 48 et suivantes.
|